ARTICLE 'L'EXPRESS'

Trente ans dans le tourisme, six depuis qu’il dirige son business de tour opérateur, Coquille Bonheur, s’il y a quelque chose que Christian Lefèvre connaît, c’est le tourisme. Ce professionnel du secteur, qui vient d’être récompensé par une agence de voyages britannique, fait un état des lieux du secteur et appelle à la prudence ; le jour où les plages se dégraderont est le jour où les touristes arrêteront de venir.

◗Les plus pessimistes disent que les touristes ne viendront plus ; et vous, que dites-vous ?

Les chiffres pour le mois d’août dénotent une croissance de 11 %. De mai au 18 août, il y a eu plus de 4 000 passagers en plus, ce qui signifie une augmentation de 9 %. J’espère que cela va continuer dans ce sens.

◗Concrètement, que sommes-nous en train de faire pour que les touristes viennent ?

Le problème, je pense, est que nous ne savons pas ce que nous voulons. Notre réputation s’est faite sur notre identité de destination haut de gamme avec des jet-setters ; une stratégie qui a tellement bien marché qu’en 2006, on organise les assises du tourisme. Une effervescence est créée et on pense alors pouvoir faire venir deux millions de touristes par an. Et là, les investissements dans la construction des hôtels pleuvent. Le problème c’est qu’alors qu’ils ont cru à un boom, ils n’ont pas prévu la crise économique en Europe. Et ils n’avaient pas prévu l’augmentation du prix du pétrole. Là c’est la panique et le concept du all inclusive fait son entrée.

◗Ce concept-là n’est pas nouveau !

Certes mais c’était régulé avant. C’est quand il y a la panique et que les chambres ne se remplissent pas que tout le monde court vers le all inclusive et tout le monde brade et c’est le business à tout prix. C’est ce qui a commencé à ternir l’image de Maurice. Quand on entend Nathalie Baye dire qu’elle ne viendra plus à Maurice parce que sa bonne pouvait se permettre le même hôtel qu’elle, je pense que c’est grave.

◗Vos clients, par contre, sont contents quand vous leur proposez des packages «all inclusive» ?

Oui, ils sont contents puisqu’ils laissent leurs porte-monnaie à la maison et n’ont pas besoin de dépenser ! Mais ce n’est pas bénéfie que à notre identité comme destination touristique.

◗Justement comment auriez-vous décrit l’image de Maurice actuellement ?

Confuse. Notre vitrine pour attirer les touristes a toujours été les hôtels cinq étoiles ; je ne dis pas qu’il ne faut pas avoir des hôtels à deux ou trois-étoiles mais ce n’est pas cela qu’on vend. Quand on va à Cannes, on ne pense pas aux hôtels de deux ou trois-étoiles. C’est clair que les clients des hôtels de deux ou trois-étoiles vont venir mais ce n’est pas l’image que l’on vend. La question à se poser est la suivante : dans une petite île, peut-on vraiment se permettre d’avoir un tourisme de masse ? Est-ce que la masse est plus importante que la qualité ? Préfère-t-on vendre une excursion à 1 000 personnes Rs 2 000 par personne ou à 10 000 personnes pour Rs 500 par personne ?

◗Tout dépend de ce que l’on veut j’imagine ?

Mais on ne sait pas ce qu’on veut. Il faut du concret dans la vision globale. On a bien réagi quand avec la crise économique et les arrivées du marché européen qui ont chuté, on est parti en Asie chercher les touristes ; les résultats sont là. Les arrivées de la Chine sont continuellement en progrès. Il faut le reconnaître. Mais ce que je dénonce, c’est qu’il n’y a pas de stratégie et que nous restons dans une politique de réaction.

◗Mais si on garde l’identité haut de gamme du pays, on ne pourra pas «démocratiser l’économie» dans le secteur du tourisme !

Je suis d’accord avec la démocratisation de l’économie mais il faut faire attention d’éviter le syndrome Samaritain. Ce n’est pas parce qu’on fait de la politique et que des gens demandent des permis qu’il faille dire oui. Il faut donner à ceux qui sont formés ; on ne peut pas démocratiser aveuglément. C’est cet obscurantisme qui va tuer la poule aux oeufs d’or. C’est pour cela qu’il faut faire attention ; la démocratisation c’est bon politiquement mais il faut faire attention ; business is business.

◗Vous touchez là à un point fondamental ; «business is business». En voulant démocratiser ainsi, n’est-ce pas à la qualité des services et prestations que l’on touche ?

Oui et je dois faire ressortir que les plaintes que nous recevons viennent des deux-étoiles tout comme des cinq-étoiles. Je vous donne un exemple : il y a actuellement deux hôtels cinq-étoiles qui n’ont pas beaucoup de clients. Quand un hôtel n’a pas beaucoup de clients, son service en souffre car les serveurs ont le temps de papoter, de prendre leur temps et cela a un impact sur le service.

◗Mais la situation n’est pas aussi mauvaise que cela puisque vous faisiez ressortir plus tôt que les arrivées augmentaient ?

Effectivement, nous sommes toujours en croissance sur le nombre d’arrivées et on ne peut pas se plaindre. Mais c’est un fait qu’on a plus de chambres d’hôtel maintenant. Ajouté à cela, il y a eu un autre shift ; il y a beaucoup de clients haut de gamme qui fréquenteraient généralement les cinq-étoiles, qui sont désormais dans des villas IRS et Dieu sait qu’il y en a de très beau à Maurice et cela leur coûte la moitié du prix. C’est pour cela que malgré le fait qu’il y ait plus d’arrivées à Maurice, le revenu a baissé.

◗Y a-t-il trop de chambres dans le pays ?

Oui il y a trop de chambres par rapport à la demande.

Mais dans l’absolu ? Si la stratégie est bonne, peut-on remplir toutes les chambres ?

Air Mauritius a revu sa stratégie à cause de sa situation financière et elle a annulé certaines routes. Résultat, nous avons un nombre conséquent de sièges en moins. Comment on fait ?

Ce qui nous amène à ce que les hôteliers disent : tout le monde blâme «Air Mauritius» pour leurs chambres vides. La compagnie nationale d’aviation est-elle vraiment à blâmer ?

C’est là où je ne suis pas d’accord avec les hôteliers ; si demain je décide de construire un hôtel à Maurice, je ne peux pas penser que c’est la MTPA qui va faire le marketing pour mon hôtel. La même chose s’est passée avec Air Mauritius car les hôteliers croyaient qu’Air Mauritius allait toujours les accommoder mais un nouveau CEO est venu et a dit on ne va pas faire comme les Seychelles et mettre la compagnie en faillite. Donc ils ont décidé decouper sur les routes qui ne sont pas rentables.

Et le problème se complique parce que l’accès aérien est fermé, c’est cela ?

Non, c’est un faux débat. Air Mauritius a des accords bilatéraux avec plusieurs compagnies mais elles ne viennent pas parce que la ligne n’est pas rentable. C’est cela la vérité. Souvenez-vous de Virgin ? Branson était venu, il y a eu la haute saison mais après il a réalisé que la route n’était pas rentable et il est reparti.

Mais comment faiton alors ?

Il n’y a pas 10 000 solutions. Il faut trouver un partenaire stratégique. Je vote personnellement pour Emirates puisque je suis son représentant ! Appelez Air Mauritius et demandez le prix d’un billet d’avion pour Paris. Il est à Rs 70 000. Téléphonez à Emirates et un billet d’avion aller-retour Maurice- Dubayy-Paris, avec une escale de trois heures à Dubayy, est à Rs 40 000. En A380 de Dubayy à Paris !

◗Qu’est-ce qui explique cette différence de prix ?

D’abord je pense qu’Emirates peut se le permettre dufait que cette compagnie n’apas le problème du prix du pétrole. Mais je pense aussi que les vols d’Air Mauritius en provenance de Paris sont déjà remplis et qu’il ne reste alors que quelques places. Et sur les quelques places restantes, ils les vendent au plus fort. Ça coûte très cher de venir à Maurice !

Et pourquoi les touristes continueraient à venir malgré le prix élevé du billet d’avion ?

Notre atout principal reste nos plages. Et le jour où ces plages se dégraderont est le jour où les touristes arrêteront de venir. On oublie souvent qu’une série de facteurs affectent la qualité de nos plages ; les coraux, les lagons etc. et il faut faire très attention à ce niveau. L’écotourisme est intéressant mais ne deviendra jamais notre principal atout ; personne ne décidera de ne pas aller en Suisse et de venir dans un chalet à Chamarel ! Les touristes viennent à cause de nos plages, parce qu’il n’y a pas de maladie, il y a des équipements, les accessoires, il y a de tout – le surf, le golf, les spas. L’hospitalité aussi bien sûr. Malgré le fait que  quelquefois le sourire peut être crispé, le sens de l’hospitalité, la gentillesse est vraie.

◗Quelle est la plainte qui revient le plus souvent ?

Les touristes se sentent arnaqués, partout. Ils se plaignent des prix, ils trouvent que c’est cher. La contrefaçon n’aide pas. Et puis, il y a l’insalubrité ; j’ai des clients qui ont été choqués par ce qu’ils ont vu car on ne peut pas cacher la réalité.